L’ironie du sort

Exposition personnelle, Galerie Vareria Catraro, Paris

Du 2 au 30 juillet 2022

Entretien avec Diego Wery par Marianne Derrien, juin 2022

Avant de toucher le fond
Je descends à reculons
Sans trop savoir ce qui se passait dans le fond
C’est plein de chlore au fond de la piscine
J’ai bu la tasse tchin tchin
Comme c’est pour toi je m’en fous
Je suis vraiment prête à tout 1

En tissant des récits, en déjouant les hiérarchies, la parole et les corps se libèrent et sortent des assignations. Transformation sensible, émancipation ou changement de monde ? C’est ce que l’on ressent devant ta peinture : faire toujours très attention au regard, comme si tes personnages nous interpellaient pour créer un dialogue souvent intérieur. Si la figure humaine est très présente dans l’ensemble de tes peintures, il y a comme une sorte de corps à corps, de dramaturgie, de scénographie qui s’en dégagent. Peux-tu préciser cette relation entre le fond et la figure en particulier pour cette nouvelle série de peintures?

L’ironie du sort est le titre de cette nouvelle exposition qui aborde une certaine tension ressentie et vécue, individuelle ou collective, à la lueur de la situation actuelle entre la crise sanitaire, les élections, la guerre en Ukraine. Dans mes peintures, j’englobe tout ce qui relève du vivant, ce qui nous entoure, des situations de notre quotidien, parfois décalées, souvent poétiques, sentimentales, de temps en temps grinçantes. On ressent très fortement l’augmentation d’un individualisme exacerbé, un certain repli sur soi qui favorise la solitude. Nos relations aux autres sont de plus en plus dématérialisées ainsi que nos discussions. Le corps semble exister de moins en moins et paradoxalement il est au coeur de la situation. Être seul.e, confiné.e, télé-travaillé.e, c’est un peu une façon de couler de notre plein gré, comme couler au fond de la piscine, de manière poétique, symbolique mais aussi très concrète. Dans cette nouvelle série de peintures, il est question de la relation psychique et physique entre les humains. À cela s’ajoute le fait que la peinture relève d’un corps à corps selon moi. C’est comme un combat avec un personnage, comme un dialogue qui amène la dramaturgie. Ce dialogue est entre la peinture et moi. Pour se faire, la figure est souvent placée dans un espace – un environnement pour accentuer la théâtralisation de ce personnage, sa psychologie – c’est plus un environnement qu’un fond. En somme, c’est l’environnement qui taille la figure comme pouvait l’envisager Giacometti avec ses sculptures. Le vide vient grignoter la forme. Puis, l’intégration d’une couleur dominante, que l’on pourrait concevoir comme une humeur, a pour effet d’irradier toutes les autres. Finalement, les personnages trouvent leur place en dernier dans le tableau. Iels introduisent un sentiment grotesque, un effet comique.

Écoute la ville tomber 2

L’auteur Zygmunt Bauman analyse les changements qui affectent l’individu en décrivant la profonde instabilité de nos sociétés contemporaines et donne à comprendre les comportements individuels dans un environnement régi par les lois de l’incessante mobilité, de l’instantanéité du consumérisme qui triomphe. À l’aune d’une société en voie de liquéfaction avancée selon ses termes, la peinture contemporaine ne cesse de se renouveler pour inscrire ce médium dans une actualité sociétale des plus brûlantes. Est-ce que ta peinture se joue des imageries de toutes les époques, comme si elle témoignait du fait que le développement de notre monde moderne a résolu certaines de ses espérances et de ses angoisses dans un matérialisme forcené ?

Ma peinture est faite de l’attente, de la solitude, parfois de l’ennui que l’on éprouve au quotidien. Beaucoup de mes personnages attendent seul.e.s voire même entouré.e.s d’autres, iels restent pour autant seul.e.s. Tout cela fabrique une certaine lenteur de la catastrophe à venir dans laquelle nous sommes embarqué.e.s. J’affirme petit à petit plus clairement cette relation complexe que l’on peut avoir avec l’ironie de l’existence, l’ennui comme une valeur positive en contraste avec celle de la performativité, du poids social des exigences néo-libérales. La peinture a une puissance active, puisqu’elle offre cette part d’amusement, de jeu. Selon moi, la temporalité de la peinture reste floue, je peux ainsi jouer avec les images religieuses sans pour autant parler de religion. J’en utilise certaines notions, celles de l’Histoire de la peinture en Occident. Je fais des allers-retours dans son histoire pour la prolonger, la continuer certainement. Inscrire des images pour être complètement dans l’observation d’une scène me permet d’influencer le regard, de donner la sensation qu’il faut agir. Même si j’ai besoin de références pour « caler » ma peinture, je me laisse porter par des images qui me viennent. Dans une de mes peintures, on touche littéralement le fond de l’eau comme des paroles mouillées d’une chanson qui empruntent à ce sentiment de se noyer dans un verre d’eau selon l’expression.

Il y aurait donc une puissance d’action de la peinture. Est-ce la circulation des ces images qui t’intéresse ? Pour cette exposition, il y a une réflexion à nouveau sur la manière d’accrocher la peinture. Comment as-tu élaboré cet accrochage ?

C’est exactement cela, tout le monde a ou peut avoir une relation avec ces images. Je peux me saisir de ces représentations et créer une nouvelle histoire à partir des images. Je travaille ce qui relève du stéréotype et non de la caricature en créant de la distance avec ce qui se passe. Cela me permet de poser la question : comment amener les gens dans une peinture ? Il est là l’enjeu du regard car je fais en sorte que l’on sache toujours que l’on regarde une peinture. On ne doit pas s’oublier devant elle. Pour cette exposition, j’ai commencé à travailler de nouveaux formats avec d’autres techniques et supports. Ce sont des petites peintures, sur verre ou métal. Travailler des petits formats n’est pas quelque chose de simple et de facile pour moi mais peindre sur du métal me plait car je n’aime pas trop les bords de la toile. Il n’y a plus de bord avec la feuille de métal. C’est quelque chose de plat qui crée une sorte de trouée dans le mur. J’ai également récupéré une vitre trouvée dans la rue, c’est plus la relation à l’objet qui m’intéresse dans ce cas. Puis, j’y ai peint un Saint Sebastien qui est une image populaire tout en faisant partie de l’Histoire de l’art. Peindre Saint Sébastien ou Superman c’est un peu pareil pour moi car la lecture de l’image est libre. J’en ai fait une peinture-vitre, et non un vitrail, qui est tenu par un tronc d’arbre taillé à la tronçonneuse telle une colonne. La question de l’icône n’est pas au coeur de cette oeuvre, je ne cherche pas à transpercer le corps par la lumière. Cette figure de la douleur, du supplice dont le titre est Indigestion intestinale est avant tout une exagération de la représentation. Je grossis le trait avec ce malaise physique et psychique comme si le poids du monde et le poids des croyances nous enlisaient. En pensant l’espace de la galerie, j’ai cherché à relier l’image sculptée à l’image peinte. Il y a comme un double mouvement, une double vitesse : l’environnement est présenté alors que la présence et les personnages sont représentés. Pour moi, ce sont des projections mentales, comme si c’était en face de moi. Je souhaite que la peinture reste peinture en étant dépendante ou indépendante de l’espace. C’est comme un jeu de langage, un jeu de mots.

Ce qu’il y a de plus profond en l’homme, c’est la peau 3

`La relation à la poésie, au texte, aux mots est très importante pour toi, quel est ce jeu de langage entre peinture et texte? Tes titres sont souvent très évocateurs. Comment considères-tu cette relation au sens ou au non-sens entre les mots et les signes?

Pendant plusieurs années, j’écrivais des poèmes très imagés, cela a beaucoup nourri ma peinture. Mes peintures sont souvent des poèmes visuels. Il y a toujours une action, comme des mots qui tombent tous seuls. L’image relève du signifié selon la sémiologie. Le verbe est plus important pour moi que le mot. Car, le verbe, c’est l’action. Le temps, c’est une notion plus vague, plus floue. On dit souvent que mes peintures sont symboliques mais je ne pense pas vraiment qu’elles le soient. À travers les titres de mes oeuvres qui sont souvent descriptifs, je joue constamment avec les significations pour en avoir une approche décalée souvent humoristique. Le personnage semble parler par l’entremise du titre de l’oeuvre pour dégonfler la charge émotionnelle de la peinture. D’une certaine manière, il éclate cette charge trop gonflée. Ainsi, ce sont les traces de ce dialogue qui persistent.

On va jouer un jeu. Vous, vous pariez que demain matin à 9h vous êtes encore vivant, et nous, on parie l’inverse ? Ça vous va ? 4

1 Isabelle Adjani, Pull marine , chanson, texte Serge Gainsbourg, 1983
2 Kae Tempest, titre de son ouvrage, Edition Rivages, 2018
3 Paul Valéry, L’idée fixe ou Deux hommes à la mer, Gallimard, 1932
4 Funny Games, dialogue du film, Michael Hanecke, 1997

Photo de Salim Santa Lucia